« 10 janvier 1847 » [source : BnF, Mss, NAF 16365, f. 3-4 ], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1872, page consultée le 26 janvier 2026.
10 janvier [1847], dimanche, 10 h. du matin
Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour mon cent millions de fois
ravissant Toto, bonjour je t’aime. Je ne te vois presque pas mais je t’adore. Je
grogne mais je t’admire. Tu as été écrasant hier à cette commission. J’aurais donné
tout au monde pour te voir au milieu de tous ces gens forcés de se courber devant
ton
génie, devant ta générosité et ta dignité. Quel triomphe pour le bon droit et pour
le
bon sens, quel aplatissementa
de la stupidité, de la mesquinerie et de la malveillance. Quel bonheur d’assister
à ce
combat. Je donnerais des années de ma vie pour ces quelques heures de séance. Cher
adoré, tout cela te fatigue et nous prend notre bonheur. Hélas ! je suis comme
l’apôtre Journet, je ne suis pas parfaite, tant s’en faut. Je ne suis pas non plus comme
Fénelon. Avant la patrie, l’humanité1, je fais passer mon amour, c’est-à-dire
je ferais passerb si j’en avais le choix. Mon égoïsme en ce genre ne connaît pas de
borne et je mets avant toute chose au monde le bonheur de t’aimer et d’être avec toi.
Si je suis hideuse, tant pire2, cela
ne me regarde pas. Je n’ai aucune ambition de prix Montyon3 ni de canonisation, je laisse cela aux
Moëssards4 et aux apôtres de tous les siècles. T’aimer, t’aimer, t’aimer,
voilà mon credo.
Demain encore je ne te verrai presque
pas avec la séance royale et ton chancelier5. Je suis
furieuse contre tous ces obstacles à mon bonheur. Si je pouvais escamoter tout cela,
y
compris la charte et son premier paragraphe : tous les hommes sont égaux6 etc. etc., je le ferais sans le moindre scrupule et sans le
moindre remords pour la perruque du PairPasquier et la grosse bêtise de la susdite
charte, avec le respect que je lui dois. Voilà, je ne m’en cache pas, au contraire.
Je
suis prête à embrasser toutes les religions et tous les systèmes politiques qui te
laisseraient libre d’être avec moi toujours. Ma conviction sur le trône et l’autel
n’est qu’à ce point de vue. Si je suis une médiocre patriote, en revanche je suis
une
amoureuse consommée et personne ne me dégoterac7 à ce sujet. Je m’en fais
honneur zé gloire.
Que faites-vous aujourd’hui, mon Toto, quel chien… de
Cavé avez-vous à fouetter, quelle commission ou quelle séance
avez-vous à bousculer, dites ? Il est probable que vous n’aurez pas encore un moment
à
me donner aujourd’hui, j’en ai plus peur qu’envie. Enfin je sais que ce n’est qu’à
votre corps défendant et en bisquant de toutes vos forces
que vous êtes le plus grand, le plus noble et le plus admirable des pourfendeurs
d’abus et de monstruosités littéraires, politiques et autres. Je vous plains, je vous
admire et je vous adore.
Juliette
1 Fénelon : « Je dois plus à l’humanité qu’à ma patrie, à ma patrie qu’à ma famille, à ma famille qu’à mes amis, à mes amis qu’à moi-même. »
2 Populaire : tant pis.
3 Le prix Montyon est un ensemble de trois prix annuels. Le premier, le prix de vertu, et le second, le prix pour l’ouvrage littéraire le plus utile aux mœurs, sont décernés par l’Académie française. Le troisième est un prix scientifique attribué par l’Académie des sciences.
4 Allusion à Moëssard, acteur réputé pour sa philanthropie.
5 Allusion au chancelier Pasquier.
6 La Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen(1789), article premier.
7 Figuré : déposséder quelqu’un de son poste, de son rang. Ce mot ne se trouve ni dans Furetière, ni dans Richelet, ni dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie antérieures à 1835.
a « applatissement ».
b « passé ».
c « dégottera ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
